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En finir avec la culture du viol

Il y a une semaine, une affaire de viol agitait l’Amérique. A Steubenville en Ohio, une jeune fille est violée. Alors qu’elle est en plein coma éthylique, la victime est abusée et filmée par deux adolescents, membres de l’équipe de football, devant une dizaine de témoins. Des photos et vidéos sont publiées sur les réseaux sociaux. Commentaires enjoués et pouces levés. Certains twittent même la scène en direct avec le hashtag #rape.

Sexe, poilades et vidéos. Nous vivons dans des sociétés qui, en plus de tolérer le viol, parviennent à en rire.

Tant de choses ont déjà été écrites sur la culture du viol. Est-ce vraiment utile de rêpeter incessament les mêmes choses ? Quand on observe la réaction des médias à ce fait pas si divers, on ne peut que se convaincre que oui. Parce que la vie brisée, dans le cerveau limité des journalistes US, c’est celles de ces deux sportifs, promis à un avenir brilliant. Pauvres violeurs…

Alors oui, il faut continuer de parler, rabâcher, dire et redire encore que le viol est un CRIME. Qu’il mérite punition. Que le coupable c’est l’agresseur. Que trop de femmes en sont victimes sans oser le formuler.

Revenons en France. Ici, on considère qu’une femme sur cinq aura été victime d’agression sexuelle dans sa vie. 75 000 femmes majeures sont violées chaque année. Enfin, ce sont les estimations officielles. Parce qu’en matière de viol, le silence règne en maitre. Sur ces 75 000, elles sont moins de 10% à porter plainte, et seuls 2% des accusés sont condamnés. Le reste des plaintes aboutissent à des non-lieux. Des non-lieux qui nourissent le non-dit.

En octobre 2012, le verdict du procès des viols collectifs de Créteil aura eu pour seul mérite de nous rappeler à quel point il est difficile pour une femme de dénoncer le crime dont elle a été victime, de porter plainte, de se faire entendre. Ce que ce procès révèle, outre la violence inconcevable que des hommes peuvent infliger à des femmes, c’est un réel problème avec la parole des femmes en matière de viol. Un problème de société.

Car en France règne la loi du déni. Le déni c’est d’abord la honte qui nous prend lorsque la violence s’abat sur nous. La honte qui nous pousse à nous taire. Mais c’est surtout l’aveuglement des services publics; les gynécos, les flics, les magistrats. Cet aveuglement qui les pousse à ne pas nous entendre. Si seulement 10% des femmes portent plainte, c’est que le parcours judiciaire est un véritable calvaire, un parcours du combattant…et que, à l’image du procès des tournantes, son issue même reste incertaine.

Car en France, le viol n’est pas un crime comme les autres. Le viol est sujet à caution. On ne compte plus les témoignages de celles qui sont allées porter plainte et qui ont du, en plus du fait de devoir revivre le traumatisme, décortiquer leur comportement, analyser le moindre acte, justifier encore et toujours leur non-consentement. Car la victime est trop souvent supposée consentante.

La parole des femmes est remise en doute. Systématiquement. Les «vous-êtes sûre que c’était un viol?», «c’est une grave accusation vous savez», «Vous aviez bu?», « Vous l’avez suivi, c’est que vous vouliez un peu ? » sont légion dans les commissariats de France. On minimise, on écrase au lieu de soutenir.

Entre culture du machisme et apologie du viol, il n’y a qu’un pas. Plutot que d’admettre que le fonctionnement de nos institutions épargnent les violeurs, on préfère assimiler le viol à quelque chose de mutuellement consenti. On excuse l’homme et ses pulsions naturelles incontrôlables. On accable la femme, cette éternelle tentatrice aux jupes trop courtes.

Sexualisation et naturalisation.  ”Le viol fait partie de la sexualité”, ”Le viol existe depuis toujours” dit-on, “On ne peut pas l’empêcher”.

Non. Le viol n’a rien à voir avec la sexualité. Le viol est un outil de domination.

Non, le viol n’est pas immuable. On pourrait apprendre aux hommes à ne plus violer. Mais à la place, on préfère apprendre aux femmes à ne plus sortir, à ne plus boire.

La culture du viol s’exprime subtilement et insidieusement. D’abord dans l’imagerie collective : il est plus aisé d’esthétiser la violence que de lui faire face. Alors on sublime, on parle de « fantasme du viol », on nous bombarde d’images provoquantes, de publicités suggestives, on se branle sur le dernier Lara Croft, on se marre devant les scénarios « Rape and revenge » d’Hollywood. Et quand on ne minimise pas, on dramatise. Il faut que le viol soit traumatique, il faut du sang, des coups, des bleus sur le corps. On sacralise le viol pour le rendre légitime, enfermant les femmes dans un rôle d’éternelle victime, souillée et détruite. Leur parole n’a de valeur que si elle témoigne d’une souffrance, d’une vie brisée. Quitte à culpabiliser celles qui réussissent à s’en remettre.

Car oui, on peut se remettre d’un viol. Et cet épanouissement possible ne doit pas être un frein à une justice droite et efficace.

 

Plus d’articles sur le sujet :

pour débuter : Crêpe Georgette >> www.crepegeorgette.com/2013/03/20/comprendre-la-culture-du-viol

pour en savoir plus sur les cultures sans viol : Antisexisme >> http://antisexisme.wordpress.com/2013/01/09/cultures-du-viol-1/

Joystick >> cafaitgenre.org/2012/08/18/joystick-apologie-du-viol-et-culture-du-machisme

 

Pour être aidée, tout en gardant l’anonymat, vous pouvez appeler la permanence téléphonique Viols Femmes Informations au 0 800 05 95 95 ou aller sur ce site contreleviol.fr

Lubna

crédits illustration : Bethany makes poetry

Lubna

Grande rêveuse devant l'éternel, Lubna aime les livres, les jeux de mots et les nichoirs en forme de ponts. Elle écrit sur l'art, avec un petit a : bd, illustration, photo, peinture sur soie. Twitter : @Lubna_Lubitsch

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11 Comments

  1. Julien says:

    “Le viol n’a rien à voir avec la sexualité” … en fait, si; c’est l’abus sexuel d’une personne, il s’agit donc d’une sexualité malsaine et impropre à l’épanouissement de la victime.
    “Alors on sublime, on parle de « fantasme du viol »” désolé pour toutes les féministes de ce magasine, mais ce fantasme existe, il peut même gêner certaines femmes dans leur épanouissement sexuel. Il provient souvent de cette image déplorable et machiste de la femme objet sexuel, ainsi qu’une certaine dose d’abus et/ou attouchement sexuel dans leur jeunesse; là le paradigme social dont vous parlez entre en jeu pour que cette expérience d’abus devienne un fantasme.
    Le pire est cette vieille habitude de violer les femmes en prenant une ville, il y a 200 ans à peine le viol était juste au dessus du vol à la tire dans les crimes (de l’ordre pénal du délit actuellement). Depuis les machos ont laisser parler les femmes puis leurs ont données le droit de vote; alors continuez j’adore votre oeuvre, il faut continuer à faire avancer les mentalités jusqu’à l’égalité.

    Admirativement

  2. Pandah says:

    La sexualité étant l’ensemble des comportements liés au sexe, oui le viol peut y être inclut. Sauf que dans notre imaginaire occidental, qui dans la majorité, va vers plus d’épanouissement individuel, quand on dit sexualité, on dit rapports entre partenaires consentants.
    Ainsi, le fantasme du viol c’est surtout le fantasme des mecs. Chez certaines femmes, il peut se traduire par un fantasme de “domination”, ce qui est bien différent. Mais une domination consentie, ça parait évident. Le viol, avec les douleurs physiques et psychologiques qu’il entraîne, ne peut faire l’objet d’un fantasme, ce sont les hommes qui aimeraient nous faire dire cela. Et pour aimer se faire dominer, nul besoin d’avoir été abusé dans sa jeunesse mon cher Julien …. Pourquoi vouloir toujours rapporter des sexualités “différentes” à des traumatismes subis dans l’enfance .. ?
    Bref, que les hommes ne s’amusent pas à vouloir décrypter notre sexualité, elle n’est pas aussi basique que la leur.

  3. Julien says:

    1 – et les expériences sexuelles solitaires ne font pas partie de la vie sexuelle ?
    2 – le fantasme du viol existe chez la femme; c’est un constat que j’ai fait et que j’ai pris soin de ne pas confondre avec mes fantasmes SM.
    3 – la domination sexuel est un autre comportement dont je n’ai pas parlé et qui me semble pas si “différent” que ça, vu sa généralisation (sans formalisation)

    Si tu acceptes cette sexualité différente qu’est le SM avec ses humiliations, tortures et autres douleurs (je te laisses soin de taper SM sur youtube …); pourquoi ne pas accepter que l’acte violent et humiliant du viol ne puisse faire l’objet d’un fantasme ?

  4. Pandah says:

    Les expériences sexuelles solitaires me paraissaient avec évidence faire partie de la sexualité, mais en l’espèce on parle de rapports avec une ou plusieurs personnes …
    Et je persiste et signe. On n’est pas consentant pour se faire violer alors pourquoi l’appeler fantasme ? Ou alors il faut trouver à cette envie un autre nom que viol. Voilà pourquoi je parle plutôt de domination, sans qu’il y ait du SM dedans, dont je n’ai absolument pas parler. La domination ne passe pas forcément par des sévices. Je sais bien que certaines pratiques SM sont humiliantes et violentes comme peut l’être un viol, mais là encore la grosse différence se trouve dans le consentement. On peut adorer se faire violenter et rabaisser, mais on le veut et on le demande ; on n’y est pas forcé. Bref je pense qu’il y a ici un problème de sémantique, et que quand on dit “je kifferai me faire violer”, on parle plutôt d’un rapport violent où l’on serait soumis aux moindres désirs du partenaire, tout en étant consentant.

  5. Pandah says:

    et je rajoute que les hommes font facilement l’amalgame entre désir de soumission et désir de viol (que j’ai vraiment du mal à écrire tellement cela me parait être une aberration)

  6. Euterpe says:

    Je rajouterai aux liens cet excellent site qui revient sur le fait que la culture occidentale est “encline au viol”. Bonne lecture: https://antisexisme.wordpress.com/
    Merci pour votre article

  7. timide says:

    la sexualité et l’abus sexuel n’ont, ne peuvent ou ne doivent avoir aucun lien. (absolument voir le témoignage de clémentine autin dans le document vidéo : le manifeste contre le viol.)

    la sexualité est quelque chose de positif, de constructif et d’inhérent à l’être humain dans toute son ampleur.
    d’ailleurs, la sexualité peut créer une amplitude entre deux personnes dans un accord mutuel.

    ce n’est certainement pas le cas de l’abus sexuel tel que le viol pour rester dans l’article.

    on pourrait croire que le viol, l’abus sexuel et la sexualité ont un lien dans leurs représentations cinématographiques lorsque l’aspect criminel n’est pas explicitement dénoncé et que l’ambiguïté est maintenue pour les besoins de la fiction.

    mais en france, le viol relève du crime. l’abus sexuel n’a pas de reconnaissance aux yeux de la société autre que le jugement pénal.

    il faut en être bien conscient(e).

  8. Julien says:

    le terme exact est “fantasme du viol simulé” à ne pas confondre avec un viol bien sûr.

    “Bref, que les hommes ne s’amusent pas à vouloir décrypter notre sexualité, elle n’est pas aussi basique que la leur.” évitez le sexisme bête s’il vous plait, je retournerais boire une bière au bar du coin pour recevoir ce genre d’attaque. sinon, je me sens triste de lire que ma quête de procurer du plaisir te semble inutile, mais toutes mes ex sont contre toi ! ‘non, pas tout contre non plus !)

    sinon, “timide”, le problème dans tout ça c’est que ton corps est le lien entre abus sexuel et vie sexuelle, d’où les pb psychologique qui peuvent en découler.

    au plaisir :)

  9. Vicky says:

    Je rejoins Julien.

    Si je comprends ce que veux dire les féministes en disant que “le viol n’est pas de la sexualité”, il est évident que cet énoncé est faux. Le viol est un crime sexuel, c’est-à-dire aussi bien une activité criminelle qu’une activité sexuelle. Vous avez mille fois raisons d’insister sur l’aspect criminel, mais allez jusqu’à gommer l’aspect sexuel est une erreur.

    Cela crée une coupure nette entre les rapports sexuels non-consentis et les rapports sexuels consentis. Or il me semble qu’il y a un continuum. Certains rapports entre compagnons/conjoint-e-s peuvent être consentis (plus ou moins implicitement) mais être tout de même des rapports de domination nuisant au bien-être de l’un ou l’une. Je pense à toutes ses femmes mariées dont la passion s’est éteinte mais qui continuent à coucher avec leurs maris par devoir, mais pas que. La pression sociale peut pousser à s’engager dans des activités sexuelles sans aucune contrainte directe et explicite.

    La sexualité n’est pas un “quelque chose de positif” qui accidentellement serait salie dans quelques cultures patriarcales. C’est l’ensemble de ce qui est relatif au sexe, le pire comme le meilleur.

  10. timide says:

    “sinon, “timide”, le problème dans tout ça c’est que ton corps est le lien entre abus sexuel et vie sexuelle, d’où les pb psychologique qui peuvent en découler.”

    c’est extrêmement choquant ce que tu écris !

    plus sérieusement en conscience, ne pas confondre point commun et lien dans l’intérêt de ne pas perdre le sens de celui-ci et la confiance en soi qui, potentiellement, nous construise toutE unE chacunE.

  11. timide says:

    “C’est l’ensemble de ce qui est relatif au sexe, le pire comme le meilleur.”

    certainement pas dans mon cas. ce que vous avancez n’est en rien un dogme. et d’ailleurs, dieu merci !!!

    donc, je récidive volontiers :-) , “la sexualité est quelque chose de positif, de constructif et d’inhérent à l’être humain dans toute son ampleur.” et j’ajoute même, dans toute sa dimension.

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