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Marguerite Yourcenar et la condition féminine

Depuis 1635, l’empire bien établi des hommes de lettres porte le nom d’Académie française. Fatalement, en 1980, Yourcenar vient perturber le cours de l’Histoire. Jusque-là, à être savantes, les femmes tenaient des salons, s’aventuraient à faire la conversation, se distinguaient dans l’art de la correspondance… Il a donc fallu attendre 345 ans, pour qu’enfin le génie littéraire d’une femme soit de nature à siéger dans la cour de ces messieurs. Cela étant, malgré le cataclysme historique que représente une telle nomination, Yourcenar n’est pas femme à revendiquer la primauté de son statut. Ce serait lui rendre un mauvais hommage ! Yourcenar vous dirait dans une modestie détachée : « Je fus la première parce qu’il en fallait bien une ».

A première vue, l’idée qu’elle se fait des femmes est d’une banalité déroutante : Qu’est-ce qu’une femme sinon un être humain comme les autres ? Physiologiquement, tout du moins, elle se comporte de la même façon qu’un homme. Elle éprouve des besoins naturels qu’elle se doit d’assouvir, pleure quand elle est triste, tremble quand elle a peur… M’enfin, quand on gratte un peu plus en profondeur et qu’on essaye de percer le voile de l’intuition universelle, on découvre une vision plus complexe de ce qu’il convient d’appeler la condition féminine.

Yourcenar n’est ni militante ni féministe. En tout cas pas d’un féminisme convenu. Elle a en horreur l’entre-soi. A son époque, elle avoue ne pas comprendre l’utilité des restaurants, des clubs ou des boîtes de nuit uniquement ouverts aux femmes. Cadenasser ce genre de lieux participe d’un processus de ghettoïsation dont elle ne voit pas l’intérêt. Par extension,  Yourcenar médit du féminisme qui pense la femme en opposition à l’homme. Son idéal féministe est fait de collaboration, de compréhension et de sympathie. C’est celui d’une « fraternité universelle » qui s’affranchit des logiques de groupe.

Cela étant, à son époque, Yourcenar n’est évidemment pas dupe d’une législation très peu clémente  à l’endroit des femmes. Elle se félicite des acquis glanés à la faveur de longues années de luttes : qu’une femme puisse décider elle-même de son testament ou qu’elle puisse régir son propre argent sont autant d’acquis qu’elle dépeint comme de formidables avancées. De même, elle soutient les revendications -toujours d’actualité-  de son temps : les disparités salariales, l’avortement…

Par ailleurs, dans une série d’entrevues données en 1981, Yourcenar tire déjà à boulets rouges sur les magazines féminins. Et pour cause, il y voit un épineux paradoxe. Intemporel qui plus est, puisque 30 ans après, c’est encore la même histoire. Elle fait ce simple constat : prenez un magazine qui développe un article « de fond » sur la triste condition des femmes de ce monde, en faisant passer le patriarcat à la guillotine et en s’insurgeant violemment contre le manque de volontarisme politique à l’égard de cette noble cause. Tournez la page. Vous tomberez invariablement sur une publicité pour cosmétiques, maillots de bain, hauts talons et petites tenues… ou l’ornement essentiel de la femme objet.

En outre, Marguerite Yourcenar se désole de certaines femmes de son temps. Celles qui n’aspirent qu’à être un homme comme les autres. Celles qui veulent à tout prix avaler leur café aux aurores avant de courir au bureau. Celles qui aspirent avidement aux succès d’argent et de domination. Celles qui rêvent des bons plaisirs que procure le carriérisme. Celles qui pensent en définitif, que l’idéal masculin est le seul qui vaille pour idéal humain. Ce raccourci est du point de vue de Yourcenar, une défaite épouvantable. A contrario, elle trouve exécrable la considération bien basse, qu’a l’être humain, hommes et femmes confondus du « travail domestique » : faire en sorte que son lieu de vie soit agréable, l’entretenir avec soin, l’agencer avec goût ne relèvent aucunement d’une tâche aisée ou futile. A bons entendeurs…

 

Rania

 

Lubna

Grande rêveuse devant l'éternel, Lubna aime les livres, les jeux de mots et les nichoirs en forme de ponts. Elle écrit sur l'art, avec un petit a : bd, illustration, photo, peinture sur soie. Twitter : @Lubna_Lubitsch

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4 Comments

  1. Béryl says:

    On ne peut que recommander la lecture de l’excellent “Alexis ou le Traité du vain combat” écrit à … 26 ans seulement !

  2. timide says:

    merci béryl !

  3. Annabel says:

    Merci pour cet hommage ! j’ai beaucoup d’admiration pour cette belle dame que l’on oublie souvent.. lire “mémoires d’Hadrien” a été un moment très fort pour moi.

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