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TOKYO, recherche lesbiennes désespérément

TOKYO. Ses néons, sa fureur, ses cosplay, ses tokyoïtes et… ses lesbiennes invisibles. Arriver à Tokyo pour la première fois c’est un peu comme arriver sur la Main Street de Disneyland quand tu as 10 ans. Enfin je suppose, j’en ai 34. Arriver à Tokyo pour la première fois, c’est rester scotchée sur place, les yeux en l’air, les oreilles en mode grande écoute et les narines dilatées force 10. Bref, prendre sa claque. Arriver à Tokyo pour la première fois en tant que lesbienne française (entendre occidentale), c’est aussi faire ce constat surprenant : mais elles sont où les gouines ??

Déja il faut savoir que dans cette mégapole de 13 millions d’habitants, les rues n’ont pas de nom… et les numéros ne se suivent pas… Donc trouver un bar relève du parcours du combattant. Alors imaginez en plus un bar de filles… Si je devais me mettre dans la peau de la prédatrice de base (hum), difficile de se faire plaisir au Japon. Les japonaises sont stéréotypées pour le seul fantasme masculin. Exit donc les gouines à mèches, les androgynes ou les butchs. Il y a certes un vrai défilé de looks en tous genres mais rien d’excitant pour mes yeux d’européenne.

Direction donc le quartier de Shinjuku Nichome. Je m’arrête devant un plan, je repère mes infos: nichome ou ni-chome, soit “ni” qui veut dire “deux” et “chome” qui veut dire “secteur”, soit le deuxième secteur du quartier. OK. Ça a intêret à être de la bombe ! Allez je fonce… l’eldorado, j’y suis presque ! Encore un dernier bloc de buildings, et j’y serai… Tic, tac, tic, tac…. ET FUCK, vous plaisantez  ? C’est ça le quartier gay ?? Une rue sombre et vide ? Eh bien oui mesdemoiselles, le “marais japonais” c’est ça : quatre rues à tout casser. Et en plus, truffée d’expats. J’interpelle une nana au look un peu garçonne et lui demande où je peux trouver un bar de filles (je précise que les japonais sont très gentils et feraient n’importe quoi pour vous rendre service y compris vendre père et mère). Elle m’explique dans un anglais approximatif qu’au troisième étage d’un immeuble de cette rue, il y a – wow – un BAR, plutôt sympa me dit-elle, et que moi la “gaijin” (l’étrangère) j’y serai welcome. Nom du bar: le KINSWOMYN.

Allez hop on y va ! Je commence à flipper quand je monte l’escalier et que je me retrouve devant la porte. Caserne d’Ali Baba ou véritable piège à loose? J’ai l’impression d’être devant la porte d’un appartement, je n’ai aucune visibilité de ce qu’il se passe à l’intérieur. Je repense à Frédéric Caron, élève de CP et CE1 en 1984 et 1985, à qui je tiens à présenter mes plus sincères excuses pour l’avoir maltraité à cause de sa timidité. Bon, je respire un grand coup, mets mon appareil photo bien en évidence, me fais un look de reporter, et je pousse enfin la porte. Et voilà.

Je me retrouve dans un bar de 20 m2 avec 10 gouines. Au total 20 yeux qui me dévisagent. Je respire un grand coup et prends les devants: “Hi, I am a journalist for a french magazine, i just want to ask you some questions !” Ça passe toujours mieux que “Salut j’suis une gouine perdue à Tokyo, je voulais savoir si y’avait moyen de pécho”. Je m’installe au micro bar et commence à tchatcher mes voisines. J’essaie de les brusquer un peu tout en respectant les codes de la culture, je leur pose des questions très ciblées : le coming-out, la drague, la culture queer, l’homophobie… Réaction typiquement japonaise : on refuse poliment dans un premier temps et puis on revient vers moi pour me dire, qu’ok, on veut bien parler.

Elles m’expliquent que la communauté gay n’est pas très présente au Japon, qu’il n’existe que quatre bar lesbiens à Tokyo, qu’il n’y a pas de soirée clubbing, que l’homosexualité est acceptée et tolérée mais reste très discrète. S’embrasser dans le rue ou se tenir la main, elles n’y pensent même pas. De toutes façons même les hétéros ne le font pas, ce n’est pas poli de s’exhiber. Je leur explique qu’à Paris notre quartier gay est trois fois plus grand, que nous n’avons aussi que quelques bar mais que les soirées lesbiennes sont là et ont de plus en plus leur place. Que nous avons une gay-pride aussi et qu’il y a une loi pour nous protéger et même si elle n’est pas encore très efficace, elle existe. Que nous allons bientôt pouvoir nous marier et peut-être avoir des enfants…

L’une d’entre-elle m’explique qu’elle est chanteuse pour jeux vidéos et qu’elle a son petit succès. Elle dégaine son portable et me montre ses vidéos et son site internet avec des photos très dénudées. Cela fait partie du jeu marketing, c’est comme ça que ça se passe au Japon. La femme est un objet de fantasme et elle se doit d’être sexy et évocatrice. Lesbienne ou pas, les autres ne doivent pas savoir.

Dans le bar qui ressemble plus à un petit salon, ça mate un peu, mais c’est très discret. Et le coming-out familial ? “Non pas vraiment, surtout pas avec Papa…”. L’autre fille m’explique qu’elle est très amoureuse d’une fille qui ne veut pas d’elle. Les déceptions amoureuses n’ont, en revanche, pas de frontières! Elles me donnent leur carte respective, comme l’usage le veut. À les entendre parler, je me surprends à me dire qu’on est finalement pas si mal loties en France par rapport à beaucoup d’autres.

Je salue mes nouvelles amies Sanae et Tanikawa en m’inclinant et je repars après avoir finalement passé un bon moment. Séquence méditation et réflexion sur le chemin du retour : je me dis que dans une société où le poids de la tradition est si important, les femmes ont encore à lutter pour trouver leur place.En France nous avons peut-être une certaine visibilité mais au Japon il existe quelque chose qui passe au-dessus de toutes les lois et dont nous avons vraiment à prendre des leçons: LE RESPECT.

Ragnhild

Rag

D.A et programmatrice des soirées Wet For Me et Barbi(e)turix, Rag manie les platines aussi bien que les mots. Twitter : @Raagg

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2 Comments

  1. FutureGaijin says:

    Voir cet article alors que je pars m’expatrier à Tokyo pendant me fait un peu peur sachant que je pars avec ma chère et tendre…

  2. Elikelife says:

    Ce genre d’article fait un deprimé.Je vais surement devoir partir un petit moment la bas et je me dis que trouver quelqu’un sur place ne va pas se faire =p

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